Biographie

Les oeuvres de Robert Challe ont paru sans nom d'auteur et, pour des raisons que nous ne connaissons pas, il attachait beaucoup d'importance à cet anonymat, se nommant lui-même "l'auteur des Illustres Françaises".  Par ses contemporains, il a été nommé Challes ou Dechalles, ou encore De Challes, mais les documents notariés ont permis d'établir que son nom s'écrivait Challe, et c'est cette orthographe qui est adoptée aujourd'hui (il signe aussi Challe de Chanredon). Né à Paris en 1659 dans une famille de petite bourgeoisie parisienne, Robert Challe appartient à la génération de Fénelon, Fontenelle, Regnard, comme le souligne Frédéric Deloffre dans Robert Challe, un destin, une oeuvre, Paris, SEDES, 1992, ouvrage auquel cette notice doit beaucoup, ainsi qu'au livre plus récent de Jacques Cormier, L'Atelier de Robert Challe , Paris, PUPS, 2010. Son père possède une charge modeste de "juré porteur de grains ès-ports et place de Grève à Paris"; il est le premier de sa famille à savoir signer son nom. Il a une fille d'un premier mariage, religieuse à Compiègne, et cinq autres enfants d'un second mariage, dont Robert.

Robert Challe  fait des études complètes dans un établissement parisien de bonne réputation, le Collège de la Marche; il a acquis une solide culture latine, une formation philosophique étendue, sans doute marquée par la scolastique et le cartésianisme;  il y a étudié la physique et les mathématiques. Il était sans doute destiné à entrer dans le clergé, mais commence une carrière juridique qui l'autorise à se désigner parfois comme "avocat", et s'essaie au métier des armes, sans doute comme "volontaire suivant l'armée"; à dix-huit ans, il participe au siège de Saint-Omer et à la bataille du Mont-Cassel en 1677. 

En 1681, son père meurt; sa veuve privilégie les intérêts de ses deux aînés, ce qui conduit Robert Challe  à chercher fortune dans une vie aventureuse. Une "querelle", peut-être un différend familial, sur laquelle nous n'avons pas de détails, l'oblige à quitter Paris. Grâce à une mise de fonds familiale de 2000 livres il entre comme associé dans la nouvelle "Compagnie des pêches sédentaires de l'Acadie". Il s'agit d'organiser des pêcheries et des conserveries sur les côtes canadiennes, pour en rapporter le produit chaque année en Europe à l'automne. Il découvre ainsi Amsterdam, d'où il embarque, et ses cercles de libres-penseurs. De 1682 à 1687, il fait des séjours  et des voyages au Canada, rencontre des indiens Abénaquis, envisage une carrière d'administrateur. En 1687, lors de la prise du fort de Chédabouctou il est fait prisonnier par les Anglais et emmené à Londres. C'est la ruine et l'échec de ses espérances.

En 1688 il rentre en France et devient "écrivain du roi", sans doute par l'intervention de son oncle Pierre Raymond auprès du ministre Seignelay. Il est chargé de la tenue des livres de bord et de la comptabilité. Il embarque sur le navire L'Écueil qui, avec une escadre apprtenant à la Compagnie des Indes,  se rend aux Antilles entre février 1690 et août 1691. Il en rapporte un Journal de voyage tenu au jour le jour, dont nous avons deux versions, l'une publiée en 1721, l'autre destinée à son oncle Pierre Raymond  restée inédite jusqu'en 1998. Sur le vaisseau de guerre Le Prince, il participe ensuite à la bataille de La Hougue (1692) avant de quitter la marine. Des allusions suggèrent que ce grand voyageur est allé à Rome, mais on ne sait quand, et peut-être aussi en Savoie.

Il paraît commencer sa carrière littéraire en 1702: il demande alors un privilège pour publier une suite de  Don Quichotte, qui ne paraîtra finalement qu'en 1713, et formera le tome VI d'une traduction française du roman de Cervantès déjà prolongé par Filleau de Saint-Martin. Dans les années qui suivent, il annonce des projets de "nouvelles historiques" et d'"histoire galante" qui n'auront, à notre connaissance, pas de  suite . Il passe pour fréquenter les milieux de la pensée libre et irréligieuse, il semble avoir lu Fontenelle, Cyrano de Bergerac, La Motte le Vayer, Gassendi, Bayle, des manuscrits philosophiques clandestins, des ouvrages apologétiques aussi, comme Le Nouvel Athéisme renversé du P. François Lamy.  On suppose qu'il vit du négoce des fournitures militaires, dans l'entourage du financier Deschiens. Mais son occupation majeure entre 1710 et 1712 est probablement la rédaction d'un grand traité anticatholique et déiste, intitulé Difficultés sur la religion proposées au Révérend Père Malebranche, qui restera à l'état de manuscrit jusqu'en 1970, mais fournira, après dénaturation complète, les matériaux du Militaire philosophe, un traité d'athéisme publié par Naigeon et d'Holbach en 1768.  Les Difficultés n'ont été définitivement attribuées à Challe que par les recherches de la décennie 1970-1980. Challe y expose méthodiquement ses doutes sur la vérité du christianisme, et plus précisément sur les dogmes et les insitutions du catholicisme, en rassemblant tout un savoir et les éléments d'une riche expérience personnelle, pour finir par exposer les éléments d'une religion nouvelle. 

 En 1713, il publie anonymement à La Haye un roman d'un réalisme qui tranche avec la plupart des oeuvres antérieures ou contemporaines. Sous le titre des Illustres Françaises,  il rassemble sept récits d'aventures amoureuses qui mettent en scène, comme l'indique le titre, des femmes au destin ou au caractère d'exception, dans un Paris des années 1680. L'unité de l'ensemble est assurée par le retour de certains personnages, et par un récit-cadre animé par les commentaires des narrateurs et des auditeurs.  Le roman est remarquable par la forte présence des décors et de multiples personnages, par l'audace des scènes et des idées, par la violence et  le tragique.  Il connaît immédiatement un grand succès attesté par des comptes rendus élogieux, de très nombreuses rééditions (14 entre 1715 et 1780) et des traductions étonnamment précoces, en anglais (1727), en allemand (1728), en néerlandais (1730, 1738, 1748). Son influence est reconnue dans l’histoire croisée des échanges entre le roman français et le roman anglais dans les décennies du xviiie sièclequi ont connu le triomphe du genre romanesque[1].

On sait peu de chose  des dix dernières années de la vie  de Challe, assombries par la maladie et l'échec de ses projets. On le trouve à Lyon en 1714-1715. Il rédige en 1716, en utilisant ses expériences de voyageur et de colonisateur, des Mémoires (restés inédits jusqu'en 1931) qui présentent et commentent la politique française jusqu'en 1702. Il prépare des Tablettes chronologiques , histoire générale certainement polémique qu'il tente de faire éditer en Hollande et dont le manuscrit est perdu. On ne sait pour quelle raison, il est emprisonné au Châtelet dans l'été 1717, et il se retire dans un faubourg de Chartres où il meurt en 1721. 

Notes: 

[1] Claire-Éliane Engel « Des Grieux et Manon ont-ils existé ? Les sources de Manon Lescaut » (Revue Hebdomadaire, LXV, 1er octobre 1936, p. 64-80) ; Henri Roddier, « Robert Challe inspirateur de Richardson et de l’abbé Prévost », Revue de Littérature comparée, 1947, p. 5-38.