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In memoriam

Roland Mortier (1920-2015)
Roland Mortier est décédé le 31 mars 2015. Né à Gand le 21 décembre 1920 dans un milieu familial francophone, ce bilingue parfait maîtrisait également, grâce à sa grand-mère maternelle, un patois allemand. Alors que son ascendance aurait pu faire de lui un germaniste, il entreprend en 1938 des études de philologie romane à l'Université libre de Bruxelles. Il les termine brillamment à l’Université de Gand en 1942.

Son désir de trouver « une période où la culture française et la culture allemande s’étaient senties complémentaires et n’avaient pas craint de s’enrichir par les échanges » le pousse à s’intéresser aux Lumières et à étudier l'influence de Diderot sur la pensée et la littérature allemandes. Il soutient en 1954 une thèse d'agrégation Diderot en Allemagne (1750-1850)[1], essai demeuré un classique du comparatisme.

Son intérêt pour Diderot l’amène dans la foulée à se pencher sur les écrivains qui gravitent autour du philosophe, dont Jacques-André Naigeon. La lecture de l’article fondamental consacré par Gustave Lanson aux manuscrits philosophiques clandestins[2] le conduit à éditer scrupuleusement le manuscrit 1163 de la bibliothèque Mazarine, Difficultés sur la religion proposées au père Malebranche[3], matrice du Militaire philosophe paru en 1767. Dans son édition de ce manuscrit anonyme, Roland Mortier dresse le portrait-robot de son auteur[4]. Ces pages permettent au docteur Francis Mars[5], d’identifier Robert Challe comme l’auteur des Difficultés sur la religion. Frédéric Deloffre confirme et étaye cette conjecture dans plusieurs articles et dans son édition des Difficultés. À l’époque, ces arguments ne convainquent pas le libre-exaministe qu’est Roland Mortier : il ne reconnaît pas dans la voix de l’auteur des Difficultés celle de l’auteur des Illustres Françaises. Il faudra attendre la découverte du manuscrit de Munich par François Moureau[6] et l’édition que ce dernier en donnera avec Frédéric Deloffre pour que Roland Mortier reconnaisse en Challe l’auteur de ce chef-d’œuvre de la littérature clandestine[7].

Roland Mortier avait déjà « rencontré » Robert Challe lorsqu’il avait assisté en avril 1959 au colloque sur La Littérature narrative d’imagination organisé par le Centre de Philologie romane de Strasbourg qui réunissait autour de Georges Straka, Paul Imbs, Paul Vernois…, et dont la cheville ouvrière était Noémi Hepp. Il avait entendu Frédéric Deloffre parler des Illustres Françaises : je me souviens de lui en avoir entendu parler lui-même avec enthousiasme en février 1963 dans le cours qu’il consacrait à la poétique du roman. Je me rappelle avec émotion son éloquence qui masquait derrière une apparence d’improvisation une érudition sans faille. Roland Mortier s’était fait apprécier de ses étudiants par son brio et la séduction qu'il était capable d'imprimer à ses exposés clairement construits et fondés sur une information rigoureuse.

Membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique depuis 1969, Président de l’AIEF de 1979 à 1982, Roland Mortier avait été élu membre étranger à l'Académie des Sciences morales et politiques en 1993.

Jacques Cormier

 

[1] Paris, P.U.F., 1954, trad. allemande en 1967, réédition mise à jour en 1986.

[2] Gustave Lanson, « Questions diverses sur l’histoire de l’esprit philosophique en France avant 1750 », RHLF, XIX, 1912, p. 1-29, 293-317.

[3] Difficultés sur la religion proposées au Père Malebranche, Roland Mortier éd., Bruxelles, Presses de l’Université libre de Bruxelles, 1970. 

[4] Ibid., p. 35-39. 

[5] Francis Mars, « Avec Casanova à la poursuite du Militaire philosophe. Une conjecture raisonnée, Robert Challe », Casanova Gleanings, vol. XVII, nouvelle série, I (1974), p. 21-30. 

[6] François Moureau, « À l’origine du texte : le manuscrit inconnu des Difficultés sur la religion », RHLF, janvier-février 1992, p. 92-104. 

[7] Challe, Robert, Difficultés sur la religion proposées au père Malebranche, éd. critique d’après le manuscrit de la Bayerische Staatbibliothek de Munich, Frédéric Deloffre et François Moureau éd., Genève, Droz, 2000. 

 

Jacques Popin (1939-2015)
Après une très longue maladie qui le tenait depuis longtemps éloigné de nos rencontres challiennes, Jacques Popin, vice-président de notre Société, nous a quittés le 3 février 2015. Tous les linguistes spécialistes de l’époque classique, tous les spécialistes du roman au XVIIIe siècle, tous les spécialistes de Robert Challe se souviendront de sa forte et discrète personnalité.

D’abord professeur agrégé au Gymnase Jean Sturm de Strasbourg, puis assistant et maître-assistant à la Sorbonne, il a fait partie de l’équipe fondatrice du Département des Lettres modernes de l’Université Paris XII-Val de Marne. C’est là que comme maître de conférence, puis professeur, il a non seulement formé des générations d’étudiants à la science qu’il enseignait avec passion, conviction et dévouement mais qu’il les a marqués par le mélange de rigueur et d’humour qui le caractérisait. Des dizaines de promotions de professeurs certifiés ou agrégés lui doivent leur réussite aux concours et leur engagement pédagogique. Deux livres, l’un constituant un Précis de grammaire fonctionnelle du français (Nathan, 1993, 2 volumes),  l’autre sur La Ponctuation (Nathan, 1998), prolongent son enseignement.

Dirigée par Frédéric Deloffre, publiée en 1992, sa thèse intitulée Poétique des Illustres Françaises, (Mont-de Marsan, Éditions InterUniversitaires, 2 vol., 1992) se présente comme la thèse d’un « grammairien » : c’est ainsi qu’il aimait modestement à se définir. Mais ces deux volumes de 500 pages sont aussi un grand travail, devenu vite classique, de critique et d’histoire littéraires, ouvrage minutieux et inspiré dont nous n’avons pas fini d’exploiter les richesses. Il y explore les ressources du romancier en replaçant la pratique challienne de l’ « histoire véritable » dans le contexte du reste de l’œuvre et dans le cadre de la production littéraire contemporaine. Il y remet en question dans des analyses pénétrantes l’étiquette de « réaliste » depuis longtemps liée à l’œuvre de Challe : « Le réel écrit, celui du roman, présente au lecteur la vie non plus vécue mais perçue par tous les moyens de l’intelligence, de la sensibilité et de l’imagination, donc une vie analysable. C’est en cela que l’œuvre d’art est morale. Mais Challe fait mieux encore, qui propose au lecteur cette vie, qui a toutes les apparences et les séductions du vécu, sous des facettes multiples, qui la diffractent et la réfractent. On ne saurait, à vrai dire, lui échapper » (t. 1, p. 29).

Sur les questions d’identification qui nous occupent encore aujourd’hui, nul n’est allé plus loin que Jacques Popin dans l’étude méthodique des caractéristiques du style de Challe, en vers comme en prose. Son autre apport majeur aux études challiennes est évidemment la découverte en 1989 du manuscrit du Journal publié en 1721 et l’édition qu’il en a donnée avec Frédéric Deloffre en 1998 (Journal du voyage aux Indes orientales. À Monsieur Pierre Raymond. Relation de ce qui est arrivé dans le royaume de Siam en 1688, Genève, Droz). Parmi ses articles consacrés à notre auteur, je me contenterai de citer la communication sur « Les Difficultés comme genre polémique » faite à un colloque de Créteil en 2001 (La Lettre clandestine, n°9, p. 65-94). C’est à Créteil aussi qu’avait eu lieu en 1993 un colloque qui a rassemblé plus de cinq cents participants et qui a marqué l’entrée de Challe dans le Panthéon universitaire; nous en avons publié ensemble les Actes (Leçons sur Les Illustres Françaises, Champion, 1993). C’est rappeler le compagnonnage qui nous a réunis pendant tant d’années dans la jeune Université Paris XII-Val de Marne, aujourd’hui Paris-Est Créteil.

Comme son maître Frédéric Deloffre, mais suivant ses propres voies , Jacques Popin a su mettre les méthodes rigoureuses de la philologie et de la stylistique au service de la connaissance approfondie et historique de l’écrivain.

Geneviève Artigas-Menant.